
Parler de la paysannerie aujourd’hui est une utopie. En 1990, époque où j’exploitais 71 hectares en polyculture-élevage et en agro biologie, le système a complètement démoli les paysans au profit de l’industrialisation. Je suis très en colère de voir encore aujourd’hui qu’on se sert de l’appellation paysan qui n’ont rien à voir avec la véritable paysannerie. Cette paysannerie qui a fait la France et que la France sans paysans n’existe plus.
L’absurdité du système consacre les terres agricoles à faire du méthane ou de l’éthanol. La terre est faite pour nous nourrir nous et tous ceux qui vivent sur cette Terre, c’est-à-dire les individus et non pour en faire un produit industriel qui ne sert que de système financier. Ces pauvres ignorants qui se disent agriculteurs font absolument le jeu du pouvoir aujourd’hui. Ils sont tous fiers d’être arrivés à Paris en tracteur, quelle connerie. On est réduits à aller acheter de la nourriture dans les pays du Mercosur et sud-américains et ils espèrent faire annuler la signature de cet accord. Tout est déjà programmé depuis très longtemps. Dès 1967 les accords de Toronto les 666 dirigeaient le monde agricole, l’artisanat et tout ce qui était à usage familial. On a eu la révolution de 1968 qui a accentué cette destruction. Quand on se souvient des accords de Grenelle qui n’ont été qu’une supercherie et faire croire au monde ouvrier qu’ils avaient gagnés sur le patronat. Ils se sont tiré une balle dans le pied. Tout était manipulé.
Ensuite en 1984, sont intervenus les quotas laitiers et une grande majorité des agriculteurs ont pris la cessation laitière au profit de ces industriels agriculteurs aujourd’hui pour faire des exploitations de 200, 300 ou 400 hectares, qui ne sont pas là pour nourrir la population mais pour entretenir le système financier.
Aujourd’hui, Terre et Famille me fait revivre tout ce que j’ai connu du monde agricole et que je pensais avoir oublié. J’aimais mon métier et je n’ai jamais cédé à cette façon d’opérer par le pouvoir de la finance. Cependant, je me suis aperçu m’être trompé en agrandissant l’exploitation, car à cette époque en 1984, les terres devenaient libres suites aux cessations laitières. J’ai compris très tôt que je commettais une erreur car le matériel dont je disposais allait devenir obsolète, il fallait donc toujours investir encore et encore. Voilà, à partir de là, comment j’ai transformé l’exploitation dont j’étais l’exploitant. J’ai conservé la surface agricole. J’ai adapté mon matériel à la surface agricole dont j’étais exploitant sans recours à l’emprunt et sans la recherche de matériel agricole démesuré, qui ne pouvait que nous endetter. J’ai subi les foudres du monde agricole. J’ai investi dans un moulin pour transformer ma production parce que le prix des céréales ne couvrait pas les frais de mise en culture. Je partais sur un autre créneau mais malheureusement j’ai eu un grave accident en 1992 qui aurait dû me rendre complètement paralysé. Je suis passé dans la prise de force du tracteur. Mes riverains en terre agricole m’ont dit : « si seulement le moulin avait fait un tour de plus ! » afin d’espérer ma mort et récupérer les terres. Car je n’étais pas inscrit à la PAC. Je refusais l’engrenage qui ne pouvait nous conduire qu’à détruire la paysannerie.
Je me souviens également qu’un abattoir est venu me voir, à qui je vendais déjà des lapins, car nous avions un atelier lapin de 50 mères que l’on vendait à cet abattoir. Nos produits étaient de qualité et l’abattoir souhaitait que je m’agrandisse. Je ne les nourrissais qu’avec mes céréales et le fourrage de l’exploitation. J’ai reçu le technicien qui m’a fait un beau plan de bâtiment et où j’avais donc une production à fournir tous les mois qui allait rembourser le bâtiment. Je n’avais plus qu’à signer au bas de la page. Mais, ayant compris la manière dont il voulait opérer, je voulais qu’il me garantisse le prix d’achat au kilo du lapin, compte tenu de l’étude qui a été faite sur ce montant-là. Il me répond que ce sont les cours de la viande qui sont fluctuants et qu’il ne pouvait pas me garantir le prix de l’étude. Je lui ai répondu que le remboursement aurait dû être fluctuant lui aussi, mais ce n’était pas possible. Il a vu que j’avais compris leur façon d’opérer. Il a refermé sa proposition et je ne l’ai jamais revu. J’ai été obligé de changer d’abattoir pour continuer à vendre mes produits. Curieusement, mes produits n’avaient plus la même qualité…
Deuxièmement, j’ai acheté un tracteur neuf en 1985, un AVTO MTZ Belarus de 65 chevaux. Une reprise de mon tracteur Renault que j’avais en propriété et le reste était payé en trois campagnes. Au bout de la deuxième campagne, le représentant venait m’offrir un tracteur 4 roues motrices au lieu de 2 roues motrices et il me reprenait l’autre, mais je savais qu’il ne me restait qu’une campagne à payer pour le tracteur précédent qui était encore quasiment neuf. Sa proposition ne me convenait pas car cela me faisait repartir pour trois campagnes à nouveau avec ce tracteur neuf. Il a vu que j’avais compris leur façon d’opérer. Il a refermé sa proposition et je ne l’ai jamais revu. J’étais sur la commune, le seul à avoir conservé la méthode de travail de mes parents et grands-parents, en polyculture-élevage.
À la suite de tous ces évènements, et après mon accident, comme nous faisions les marchés pour développer notre activité, nous avions aussi des vaches bretonnes Pies Noires avec un taureau qui nous produisaient du lait que je vendais également sur les marchés. Est venu, une réglementation européenne dans les années 1994, rendant obligatoire le lait de ferme pasteurisé dans les briques. C’est ce qui m’a fait arrêter la production laitière.
J’ai gardé les vaches pour la rotation de mes cultures. Je me suis axé principalement sur la transformation et la culture des céréales en payant la cotisation afin d’avoir le droit d’utiliser le mot biologique, d’environ 3000 Francs par an. Les contrôles sur les exploitations étaient complètement erronés, on envoyait des étudiants, qui étaient engagés par ECO Cert à l’époque, qui n’avaient aucune formation agricole. J’ai même reçu un étudiant qui ne voyait pas la différence entre du sarrasin et la féverole. Là aussi, j’ai compris que c’était une supercherie qui m’a fait arrêter mon adhésion à ECO Cert. Ce qui m’a valu être enfermé à la DCCRF, à Nantes, tout un après-midi, pendant que les huissiers contrôlaient si ce que je vendais était bien ma production, car je ne pouvais transformer que ce que je produisais, dont l’article 1144 du Code Rural, qui était affiché sur mes paquets de farine. Ma détermination de lutter contre ce système m’a valu aussi la visite de la Gendarmerie à plusieurs reprises, car j’avais un concurrent qui était les Grands Moulins de France. Un dimanche, je rentrais du marché, on m’attendait pour me demander si j’avais des contingents de meunerie. Je n’avais jamais entendu parler de cela, et bien évidemment je n’en avais pas. Dès le lendemain, les gendarmes sont venus, pour m’interdire de moudre et saisir le moulin. Je n’ai pas cédé. J’ai appelé à Paris le service de l’ONIC et heureusement je suis tombé sur quelqu’un connaissant cette situation qui a affirmé que j’avais le droit, étant donné que je transformais ma propre production. Je n’avais, bien sûr, pas le droit d’acheter à d’autres producteurs. Fort de cette information, j’ai donc mis les gendarmes en déroute avec ma fourche à fumier et avec bien sûr la menace qu’ils allaient revenir. À partir du moment où j’ai reçu le document de l’ONIC, tout est rentré dans l’ordre. J’ai donc eu raison de ne pas m’être laissé intimider.
Ensuite, est venu l’année où on nous a interdit les semences fermières, et donc de ressemer nos graines. Je me suis retrouvé cette année là avec une famille à nourrir, et j’avais environ 250 à 300 tonnes de céréales sur la plateforme qu’aucune coopérative ne voulait m’acheter. J’ai continué de transformer en farine ou alimentation animale, que je livrais avec mon HY Citroën de ferme en ferme chez des producteurs qui souhaitaient se convertir en bio. Cette année-là, j’ai parcouru tout l’ouest de la France en mettant deux tonnes dans mon camion à chaque fois. Le développement a continué mais le travail à fournir était énorme, ce qui m’a valu de nombreuse nuit à travailler sans dormir. Mon milieu familial n’a pas supporté tout cela. J’ai été marginalisé par mon entêtement et décrédibilisé par ma propre famille, ce qui a abouti à une séparation, un divorce…
J’ai ensuite réussi à m’en sortir seul car mon exploitation était viable. Le chiffre d’affaires que nous réalisions à l’époque dépassait grandement nos attentes et on nous a obligé à créer un GAEC ou une SARL pour séparer le commercial de la production agricole. Les charges devenaient de plus en plus lourdes. En ce qui concerne la production agricole, je disposais de tous le matériel, tracteur, moissonneuse-batteuse y compris, et tout était payé, tout était réellement à nous. Mon accident a occasionné aussi des difficultés financières car avec l’hospitalisation, je me suis retrouvé plus d’un an sans travailler et l’assurance n’a pas couvert mes frais. Je me retrouvais donc avec un peu plus de 80 000 Francs de frais d’hospitalisation que j’ai été obligé de payer. Après la séparation familiale, j’ai été obligé d’arrêter mon activité.
Ma foi en l’Eglise Catholique m’a permis de dépasser toutes ces épreuves. Voilà pourquoi, aujourd’hui, modestement, et voyant la dégradation continuelle de notre société, si je peux encore apporter et mettre à profit mes connaissances de la paysannerie, je le fais volontiers car je pense qu’il est urgent de comprendre qu’un ordre a été établi par le Créateur et que la terre n’est pas un matériel ni une machine, c’est une matière vivante que l’on doit respecter, nourrir et entretenir, pour nous-mêmes et tous les êtres vivants qui vivent sur cette Terre.
… à suivre…
