DE L’EGLISE MANAGÉRIALE : LES RESSOURCES HUMAINES

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Comme le flot grossissant d’une colère trop longtemps contenue, le testament spirituel de l’Abbé Gordien, un an après le suicide de son confrère François de Foucauld, renvoie la hiérarchie catholique devant ses responsabilités quant au désarroi d’un grand nombre de prêtres [1]. Ces derniers savent depuis le Séminaire qu’ils auront à souffrir pour l’Eglise et par l’Eglise où le mystère d’iniquité s’exprime communément par l’ambition, la lâcheté et la jalousie. Mais ces tentations cléricales habituelles sont aujourd’hui exacerbées par une quasi-rupture entre le « haut » et le « bas » clergé, à l’image des tenants de la Macronie vis-à-vis du « pays réel ». L’Abbé Gordien en avait perçu le danger spirituel [2] :

A l’intérieur de l’Église, des loups se sont introduits. Ce sont des prêtres, et même parfois des évêques, qui ne cherchent pas le bien et le salut des âmes, mais qui désirent d’abord la réalisation de leurs propres intérêts, comme la réussite d’une « pseudo-carrière ». Alors ils sont prêts à tout : céder à la pensée dominante, pactiser avec certains lobbies comme les LGBT, renoncer à la doctrine de la vraie foi pour s’adapter à l’air du temps, mentir pour parvenir à leurs fins. J’ai rencontré ce genre de loups déguisés en bons pasteurs, et j’ai souffert par l’Église.

Loin d’être incompatibles avec celles de son confrère, les alarmes de l’Abbé de Foucauld portaient sur l’exercice du pouvoir épiscopal et la « mécanique abusive » dont il ne fut pas le seul à souffrir [3] :

Je suis prêtre depuis 17 ans dans le diocèse de Versailles. Depuis le séminaire, j’entends parler d’abus. Pédophilie, abus de pouvoir, gouvernances troubles… Ces sujets ne sont pas niés explicitement, mais la parole est enfermée. C’est trop souvent un petit cercle de clercs et laïcs autour de l’évêque qui s’arroge le dernier mot.

A voir les visites apostoliques et les démissions épiscopales impératives se multiplier, on pourrait croire l’Eglise cherchant à se rétablir sur la doctrine et le gouvernement qui ont assuré sa fécondité bimillénaire mais tel ne nous semble pas le cas. La démission récente de Monseigneur Ravel nous paraît en cela significative : l’Archevêque de Strasbourg se verrait reprocher, par une partie de son clergé, un « style de gouvernance autoritaire, voire militaire » [4] mais un Pape connu pour son autoritarisme quasi dictatorial [5] pourrait-il s’en formaliser ? De même, des catholiques cohérents pourraient légitimement se scandaliser du soutien public apporté par le « citoyen Ravel » au candidat Macron [6] ou de la désertion du prélat à la dernière messe chrismale pour rencontrer Jupiter à Strasbourg [7] ; mais, François ne prête-t-il pas lui-même le flanc à une juste indignation par des prises de positions politiques et morales ambiguës ? Il y a donc fort à parier que les motifs de l’éviction de Monseigneur Ravel ne sont pas exactement ceux diffusés dans la presse. D’ailleurs, pour l’Archevêque démissionné, la cause profonde en serait « son combat contre les abus dans l’Eglise » [8]. C’est sous-entendre que le Vatican tenterait de couvrir ces abus par le musellement dénoncé par l’Abbé de Foucauld. A supposer que cela soit exact, serait-ce pour les sordides raisons évoquées ci-dessus par l’Abbé Gordien ?

En serait-il de même pour le « dossier » de Fréjus-Toulon où l’on observe un scénario analogue ? On exploite ou l’on suscite une contestation intérieure fournissant le prétexte d’une « visite amicale » évoluant en « visite apostolique » confortée par des révélations dans les médias aussi spontanées qu’opportunes. Qu’à l’occasion de cette inspection, la parole se délie et mette en lumière de réels dysfonctionnements, on ne pourrait que s’en réjouir, pourvu que l’on cherche sincèrement à y remédier ; mais il est à craindre que ne soit retenu au final que ce qui contribuera à l’éviction de l’évêque, probablement préméditée de longue date, pour des motifs là encore complexes, ni totalement justifiés, ni totalement infondés.

Il serait vain, à notre humble niveau, de chercher les tenants et les aboutissants de ces manoeuvres ecclésiastiques qui rappellent les intrigues de la politique nationale et internationale dont les peuples sont les premiers à souffrir. Il n’en demeure pas moins patent que l’Eglise adopte de plus en plus largement les « modes de fonctionnement » du monde et plus particulièrement les techniques managériales [9] dans la direction des hommes. Le traditionnel « gouvernement » s’efface devant la « gouvernance » sans réaliser ce que ce dernier terme charrie en matière de manipulation mentale, de quantification de la performance et de bouleversement institutionnel [10].

Le management porte en lui-même le principe de dissolution de toute institution [11] : l’organisme ecclésial ne peut que se désagréger à son contact. Nous en avons déjà dénoncé les ravages dans la vie consacrée féminine et dans la « pastorale de l’écologie » [12]. La souffrance infligée par une hiérarchie hors-sol, ayant troqué le Compendium de la Doctrine sociale pour un vademecum de ressources humaines, en est pour nous une nouvelle illustration. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, cette dissolution des liens organiques constatée au niveau diocésain doit refléter celle probablement en cours au niveau universel.

Le management est intrinsèquement pervers, c’est pourquoi il est particulièrement nocif dans l’Eglise. Pour bien le comprendre, il faut revenir à ses principaux fondements philosophiques : la kabbale juive, le quakerisme américain et l’industrialisme saint-simonien. Nous avions surtout insisté sur le dernier dans notre prologue de l’Eglise managériale [13]. Nous y reviendrons dans notre toute prochaine chronique sur les ressources économiques. En attendant, nous nous pencherons sur les deux premiers et tout d’abord sur l’illuminisme dont le management a hérité des Quakers.

Le management suppose en effet une dimension prophétique : le leader est porteur d’une « vision » quasi-céleste au nom et en fonction de laquelle il pourra tout ordonner, quitte à détruire l’ordre préétabli, fut-il millénaire. Rien, pas même le réel, ne saurait contrarier ce « projet » volontariste que les subordonnés devront exécuter mécaniquement, jusque dans ses incohérences flagrantes.

Nulle question ici de subsidiarité, de devoir de conseil des collaborateurs car le leader ne dirige pas des hommes libres et doués de raison mais des golems, des êtres élémentaires animés ponctuellement pour accomplir les desseins de leur maître avant d’être renvoyés au néant [14].

Dans la légende juive, le golem suscite autant d’espoir que de crainte car ce protecteur de la communauté pourrait ne plus la servir voire se retourner contre elle s’il prenait conscience de lui-même. Cette nécessité de contrôle permanent se retrouve dans le management avec le recours aux protocoles et à de multiples techniques de manipulation. A l’instar de son modèle mythique, le subordonné n’est pas supposé s’interroger sur le bien-fondé de son action : il n’a qu’à poser les actes extérieurs exigés par le protocole du moment. De la même façon, le discours du leader n’est pas fondé sur le vrai en vue du bien car il a pour seule raison d’être d’obtenir des golems le comportement conforme par des « narratifs » et autres « éléments de langage ». Toute référence à la justice devient dès lors illusoire aux yeux du leader : à l’image de la diplomatie américaine, il fait abstraction du droit au profit de « règles » qu’il entend imposer ou changer au gré de son inspiration prophétique. Aux collaborateurs et subordonnés de s’y adapter perpétuellement.

Aussi contraire à l’esprit apostolique que cela soit, on ne s’étonne malheureusement plus de voir des institutions catholiques (diocèses, congrégations, associations…) adopter des pratiques de ressources humaines dignes de la « Machine à broyer » de Didier Bille [15].

Oublié l’ordre social organique, les salariés de ces institutions deviennent interchangeables comme on changerait dans une machine un écrou défectueux par un conforme. L’épaisseur humaine, l’expérience et les qualités intérieures s’effacent au profit de la docilité à suivre les injonctions de la gouvernance. Outre le fait qu’elle stérilise toute prise d’initiative, cette standardisation entraîne l’éviction des personnes considérées comme non adaptables au « projet », à la « mission » commune : personnalités « atypiques » du fait de leur créativité, de leur expérience professionnelle, ou plus cyniquement employés de longue date réduits au poids de leur rémunération sur la « masse salariale ». Bien évidemment, il n’est pas question de froid licenciement mais de « conduite du changement » par laquelle la victime désignée sera charitablement « accompagnée » vers de nouvelles voies d’accomplissement. Les conséquences fâcheuses de cette gestion du personnel ne tardent pas à se faire sentir, notamment la perte d’un « esprit maison » (identité, savoir faire) du fait du renouvellement accéléré des postes ; la perte d’autonomie et l’augmentation des coûts cachés suite à la préférence donnée aux prestataires extérieurs. Sur le plan humain et spirituel, l’organisme se prive de ses capacités de conversion : contrairement au modèle organique et familial, le management ne cherche pas à accueillir l’autre, à comprendre pourquoi la Providence a rassemblé des personnes aussi différentes, avec leurs richesses et leurs pauvretés. Sous peine d’éviction de la communauté corsetée dans sa « mission », l’individu doit se couler dans la vision du leader qui lui ne saurait devoir se corriger.

La défiance étant inhérente à la gouvernance, le management du personnel s’assimile à la culture des champignons en cave : obscurité, pourriture et coupage des têtes qui dépassent (mushroom management). Concrètement, la gouvernance entretient les subordonnés dans une relative ignorance, les privant d’informations utiles à leurs fonctions dont ils demeurent responsables. De même, une instabilité matérielle, relationnelle ou psychologique peut être savamment entretenue afin d’user les réfractaires et de conforter les autres dans l’adaptabilité permanente. Si les dysfonctionnements devenaient trop évidents, la gouvernance recourrait à toutes les manoeuvres dilatoires jusqu’au pourrissement de la situation (silence, mépris, culpabilisation, promesses fictives, menaces implicites etc.), les récalcitrants rentrant dans le rang de guerre lasse ou démissionnant plutôt que de sombrer dans la dépression.

L’harmonie au travail prônée par le management n’est donc bien qu’une hypocrisie [16] dont il est vital de maintenir l’illusion. Les instances que l’Eglise, dans sa grande prudence, a prévues pour éclairer l’Evêque ou le Supérieur de communauté dans son gouvernement, quitte à lui résister (curie, chapitre, conseils etc.), tendent à se transformer sous la gouvernance en chambres d’enregistrement. Les délibérations de ces instances paraîtront d’autant plus consensuelles que les opposants éventuels auront été sournoisement évincés ou marginalisés par la nomination au conseil de nouveaux affidés.

Ainsi voit-on souvent un leader de l’Eglise managériale s’entourer de « mercenaires » d’autant plus serviles qu’ils auront été placés à des fonctions sans rapport avec leurs compétences ou les dépassant largement. C’est le règne de la kakistrocratie, bien connue dans les milieux mafieux. Les qualités personnelles y sont écartées comme potentiellement dangereuses au profit de la loyauté, des services rendus et à rendre [17].

A l’instar de l’Etat doutant de lui-même comme de ses cadres, l’Eglise managériale se défie de collaborateurs compétents et ne peut espérer l’excellence de courtisans incapables [18]. Elle s’abandonne dès lors aux solutions onéreuses et inefficaces mais déresponsabilisantes d’experts extérieurs rarement désintéressés. L’Eglise a elle-aussi ses cabinets de conseil parasites : Alpha, Obole, Talenthéo [19] et autres officines de « leadership vertueux » [20] entretenant des liens étroits avec le monde de la finance, des multinationales et des grandes institutions publiques ou privées [21].

Devant justifier leur prestation, ces experts condamneront un fonctionnement organique, viable quoique perfectible, pour ne pas correspondre à leur modélisation managériale. Le principe est de détruire ou de vider de sa substance ce que l’on ne contrôle pas, quelle qu’en soit la qualité intrinsèque. On auditera et consultera largement mais à seule fin de faire accepter au personnel, sous couvert de « vision coconstruite », la restructuration secrètement préméditée par la direction. On pourrait d’ailleurs se demander si la démarche synodale en cours ne relèverait pas des mêmes techniques de fabrication du consentement pour imposer à l’Eglise des changements profonds, préétablis officieusement en haut lieu [22]. Le Vatican n’aurait-il pas fait appel au cabinet McKinsey, peu après l’élection du Pape François, pour moderniser la communication du Vatican ? [23] L’infiltration de ces grands cabinets de conseil dans les instances gouvernementales a été suffisamment dénoncée depuis pour ne pas s’inquiéter rétrospectivement de leur mauvaise influence sur l’Eglise universelle.

La gouvernance que nous dénonçons dans l’Eglise est contraire à l’esprit apostolique du gouvernement. Elle peut cependant séduire des catholiques bien intentionnés, notamment dans la mouvance charismatique, liée historiquement au Pentecôtisme américain, et sociologiquement au milieu des affaires. Quoi qu’il en soit, l’Eglise reposant, comme la famille, sur des principes « de vérité, de mansuétude et de justice », il n’est pas surprenant de la voir désarmée de prime abord face à l’esprit managérial, par nature dissimulateur et manipulateur. Les fidèles, bénévoles ou salariés, tendent déjà par eux-mêmes à se dévouer plus que de mesure, pour l’amour de Dieu. Le respect accordé spontanément au clergé et une conception mal éclairée de l’obéissance les entretiennent également dans une docilité souvent excessive vis-à-vis d’un supérieur ecclésiastique. N’étant pas chargé de famille, celui-ci peut quant à lui ne pas avoir toujours conscience des contraintes matérielles ou personnelles de ses subordonnés [24]. S’il s’agit de ses fidèles, les distinctions entre salariat et bénévolat, for interne et for externe risquent par ailleurs de s’estomper. Entre gens de bonne volonté et conscients de leurs faiblesses, on peut espérer que les frictions relationnelles du quotidien comme les réelles injustices se règlent aussi bien que possible par le bon sens, éclairé par la doctrine sociale et le droit, purifié par la prière et les sacrements. On voit mal en revanche cet équilibre subtil se maintenir entre un leader inspiré on ne sait trop par quoi et les amas de terre glaise auxquels il réduit inconsciemment ses frères par la kabbale managériale [25]. Il en est ainsi des meilleures institutions : elles n’échappent pas à la corruption lorsqu’un esprit pervers en prend le contrôle. Emprise et abus d’autorité ne sont pas plus systémiques dans l’Eglise que dans l’Etat, et même plutôt moins : c’est la part d’obscurité des hommes qui incarnent ces institutions qui en est la cause.

Compte tenu de ses fondements sulfureux, l’esprit managérial devait faire davantage souffrir l’Eglise et ses membres, plus particulièrement les âmes sacerdotales et consacrées. Se vouant à l’amour de Dieu et du prochain, ces serviteurs inutiles et défaillants ne peuvent adopter sans violence la logique managériale d’efficience par la robotisation de l’homme. Ainsi, le lien personnel, conçu traditionnellement par analogie avec le corps humain ou la famille, se raidit-il en devenant artificiel. C’est sensiblement le cas de la paternité spirituelle sensée unir l’Evêque, ou le Supérieur de communauté, avec son clergé. Quel père digne de ce nom resterait-il insensible à la souffrance de ses enfants comme le sont bien des Ordinaires vis-à-vis de la détresse matérielle ou personnelle de leurs subordonnés, quand ils n’en sont pas à l’origine ? Face à une hiérarchie maltraitante, le clerc, assimilé assez étrangement à un travailleur indépendant, ne dispose pas des mêmes protections sociales que le salarié, notamment contre le harcèlement [26]. Dans ce domaine, l’Eglise managériale ne manque pas de ressources : report d’ordination, refus de prolongation d’études, retard de remboursements professionnels, nomination inappropriée, logement insalubre, destitution arbitraire voire infamante etc. Si le golem venait à se souvenir de ses droits et prendre un conseiller canonique, on ne manquerait pas de culpabiliser ce fils ingrat poursuivant celui qui l’aura élevé au sacerdoce et entretenu.

Si l’esprit managérial infiltré dans l’Eglise torture particulièrement les âmes sacerdotales, il ne se contente pas de les malmener de l’extérieur, mais tord profondément celles qui s’exposent à lui imprudemment. Sous l’effet de la « managérialisation » universelle, tout n’est plus que processus et mouvement : le monde ne connaît plus le repos. L’individu n’est plus qu’un ensemble de compétences qui doit s’adapter au systè